LE LONG DE LA SEINE

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L’aménagement de nombreux quais permet la promenade au bord de la Seine entre Austerlitz et quai de Javel, quasiment en continu.
L’été, la Mairie organise le Paris Plages le long de quelques rives, notamment aux abords de l’Hôtel de Ville; à profiter ou à éviter selon ses goûts !
Quoi qu’il en soit, il est très agréable de se promener au fil de l’eau en toute saison.
La Seine offre de splendides points de vue le long de ses rives et la lumière qui règne entre le ciel et le fleuve est toujours belle, soit adoucie et filtrée par temps gris, soit resplendissante sous un ciel d’azur. Par beau temps avec un ciel ponctué de nuages blancs et joufflus, la ville apparaîtra comme dans un décor de Magritte. Par temps nuageux, voire orageux, la ville apparaîtra encore plus  majestueuse, car Paris prend mieux la lumière d’orage que la clarté d’azur comme le souligne Sylvain Tesson dans les belles pages de son dernier livre consacré à Notre-Dame de Paris (les bénéfices du livre sont reversés à la Fondation du Patrimoine, une belle action en plus du plaisir de le lire).

Aujourd’hui une des plus belles artères au cœur de Paris, la Seine était autrefois d’un caractère vital pour ses habitants et ceci depuis la nuit des temps, comme le rappellent le bateau des Nautes sur le blason de la ville et sa devise : Fluctuat nec mergitur – il est battu par les flots mais ne sombre pas. Cette alliance entre le fleuve et ses habitants remonte à des temps extrêmement lointains comme en témoignent les pirogues du quatrième millénaire avant J.C. découvertes à Bercy et exposées au musée Carnavalet.
Le pilier des nautes, monument votif découvert sous le chœur de Notre-Dame et exposé au musée de Cluny, prouve également la puissance de la corporation des bateliers qui assuraient le transport des marchandises en amont et en aval de Lutèce. La batellerie est à l’origine de Lutèce, cité des Parisii, qui deviendra définitivement Paris au Vème siècle.

Les photos d’Atget montrent des rives très actives, avec des bateaux, des grues flottantes et des remorqueurs amarrés dans les différents ports de Paris, et où s’exercent de petits métiers comme celui de  cardeur de matelas ou de tondeur de chiens. Des rives tellement différentes de celles du monde d’aujourd’hui, où les péniches sont aménagées pour boire, manger et danser pour le plaisir de l’homo festivus, nouvelle espèce de l’humain issue de notre civilisation du loisir tant moquée par  Philippe Murray.

Quoi qu’il en soit, de cette promenade qui part du Pont Mirabeau pour se terminer au Pont Marie, on pourra toujours apprécier de magnifiques œuvres architecturales mises en évidence par une belle mise en Seine.  

  • Cardeurs de matelas sur les quais de Seine
    Atget – 1900
    (Musée Carnavalet)

  • Tondeurs de chiens
    Atget
    (BnF)

Pont-Mirabeau

Comment ne pas commencer par le pont Mirabeau, à jamais immortalisé par Apollinaire, dans son poème écrit  en 1912 après sa rupture avec Marie Laurencin.
Le poète a résidé non loin dans le quartier du 16ème arrondissement, très différent alors si l’on en juge de ses descriptions dans Le Flâneur des deux rives. Dans ce livre le quartier nous apparait non seulement  ancien mais indéniablement chargé de mélancoliques tristesses, liées aux chagrins d’amour et à la guerre. C’est d’ailleurs la guerre où il reçut un éclat d’obus à la tête qui le fit revenir en mai 1916 pour une trépanation à la Villa Molière. (Née dans cette clinique aujourd’hui disparue, un frisson glisse sur la peau de mon bras, tandis que mon regard se porte sur une lithographie de Marie Laurencin accrochée au dessus de mon bureau …).

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Les mains dans les mains restons face à face
Tandis que sous
Le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Guillaume Apollinaire, Le pont Mirabeau - Alcools

Non seulement évocateur du poème, le pont est aussi une allégorie de Paris et du fleuve représentés par quatre opulentes statues de bronze personnifiant la Ville de Paris, la Navigation, le Commerce et l’Abondance.   

Continuons sur le port de Javel en direction du pont de Grenelle.

Port de Javel / Quai André Citroën/ Ile aux Cygnes

Le parc et le quai André Citroën rappellent par leurs noms l’existence des anciennes usines automobiles d’où sont sorties tractions, 2CV et DS entre 1919 et 1976. Auparavant, sur ce même site, l’eau de Javel était fabriquée depuis 1777. En dehors de ces noms, plus rien ne rappelle aujourd’hui la forte activité industrielle qui régnait autrefois dans ce quartier. Ainsi comment imaginer les usines de  Jean-François Cail qui produisaient des locomotives et autre matériel ferroviaire juste après le pont de Grenelle ? C’est à leur emplacement que fut construit en 1909 le Vel’ d’Hiv, de sinistre mémoire avec la rafle des Juifs en  juillet 1942, et  détruit en 1959. Aujourd’hui les hautes tours du Front de Seine se sont substituées aux usines, aux pavillons et aux demeures délabrées où s’entassaient les travailleurs étrangers, main d’œuvre chez Citron. Pour se replonger dans cette ambiance, on peut toujours lire Les eaux troubles de Javel de Léo Malet, maître du vieux polar parisien.
C’est d’ailleurs par cette lecture, comme quoi on peut apprendre des choses en lisant des polars, que j’ai découvert l’origine du nom Citroën. L’arrière grand-père d’André Citroën, Roelof Jacob, était marchand de citrons en Hollande. Quand Napoléon annexa la Hollande en 1810, il imposa son code civil. Le grand-père juif ashkénaze, dut alors se trouver un nom. Il choisit tout naturellement Citroen qui veut dire Citron en néerlandais…

Prenons le pont de Grenelle et au niveau de la petite sœur de la statue de la Liberté, orientée comme il se doit vers les Etats-Unis, descendons sur l’île et prenons l’allée des Cygnes. Nous sommes sur une île artificielle, initialement une digue du port fluvial de Grenelle. Le coin est charmant ; il y a même des canards au milieu des nénuphars !  Avec une splendide vue sur la Tour Eiffel, on peut de plus découvrir de multiples variétés d’arbres.

Au bout de l’allée, nous arrivons au niveau du pont de Bir-Hakeim, envahi par les touristes et par les bimbos se faisant photographier au pied des piliers. L’esthétique du pont s’étirant au pied de la Tour Eiffel est indéniable. Il est encore plus beau la nuit quand il est éclairé par ses gracieux lampadaires et par le trait de lumière du métro aérien. Marchons maintenant le long de la rive droite et longeons les jardins du Trocadéro. Le pont d’Iéna orné de ses quatre guerriers colossaux  s’étire entre le Trocadéro et la Tour Eiffel, envahi par une nuée de touristes et de vendeurs à la sauvette.

Nous arrivons à la hauteur du pont de l’Alma avec son zouave, désormais vigie et repère des crues de la Seine. Le zouzou est dorénavant seul, ses trois compères qui ornaient avec lui les piles du pont précédent l’ont abandonné: le chasseur à pied est au bois de Vincennes, le grenadier à Dijon et l’artilleur à la Fère dans l’Aisne.

Plus loin, nous arrivons à l’embarcadère des Bateaux-Mouches.  

Bateaux-Mouches

En 1900, lorsqu’Atget a photographié un ponton pour bateau-mouche, ces bateaux-omnibus étaient alors simplement utilisés comme moyen de transport. Déjà en service à Lyon depuis 1862 où ils étaient fabriqués dans le quartier de la Mouche, ils firent leur première apparition à Paris lors de l’exposition universelle de 1867. Les trente bateaux commandés à cette occasion furent acheminés par voie fluviale jusqu’à la Seine, en suivant la Saône, le canal de Bourgogne et  l’Yonne. Puis ils furent conservés après l’exposition et utilisés comme moyen de transport.

Mais celui qui fit mouche et fortune est un certain Jean Bruel qui après la seconde guerre mondiale eut la fabuleuse idée de racheter un des derniers exemplaires datant de l’exposition universelle, de déposer la marque Bateaux-Mouches et d’organiser des visites de Paris par la Seine, sa plus belle avenue.

  • Quai de Paris vers Chaillot
    Ponton pour bateau mouche
    Atget – 1898/1900
    (BnF)

Pont Alexandre III

Si l’exposition universelle de 1867 nous a laissé indirectement les Bateaux-Mouches, celle de 1889 nous a laissé la Tour Eiffel, symbole même de Paris; celle de 1900 nous a laissé d’autres édifices de prestige dans le style Art Nouveau: le Grand Palais reconnaissable à sa majestueuse coupole de métal et de verre; en face, le Petit Palais, autre petite merveille d’architecture qui abrite le beau musée des Beaux-arts de la Ville de Paris (il vaut de souligner l’entrée gratuite pour les collections permanentes et l’existence du salon de thé aménagé dans un charmant jardin intérieur);  et enfin dans le même axe, le pont Alexandre III, en l’honneur du père de Nicolas II, dernier tsar de Russie.

Ce pont est l’un de ceux que je préfère, sa réalisation est d'une infinie délicatesse, jusque dans le moindre détail: la grâce des gestes esquissés par les statues, la silhouette aérienne des candélabres qui rythment la courbure du pont, les roseaux de verre semblant figés par le froid hivernal de Russie. Un prodige de grâce aérienne qui fait oublier la prouesse technique de ce pont sans arche. La forte poussée horizontale exercée par l’ouvrage métallique a nécessité la construction de massives culées en pierre. Ces contreforts abritent aujourd’hui sur la rive droite une boîte de nuit et sur la rive gauche un restaurant qui ouvre sa terrasse en belle saison.

Traversons le pont et poursuivons la promenade sur le quai d’Orsay en direction du pont de la Concorde.

Au passage, au risque de sembler réac, je veux revendiquer un mouvement de libération des cadenas, assurément piètres symboles d’un  amour ultra possessif. Ceux qui surchargent le pont  Alexandre III me sont particulièrement insupportables.

  • Port des Invalides
    Pont Alexandre III
    Escalier et arche rive gauche
    Atget – 1913
    (Ville de Paris – BHVP)

Port des Invalides

Les photos d’Atget montrent des rives et des quais actifs. Si l’on voit encore passer quelques péniches de marchandises perdues au milieu de la nuée de bateaux chargés de touristes, les quais sont désormais dévolus au loisir et aux terrasses de restaurants. Seuls, quelques vestiges de treuil rouillé sur les quais rappellent l’ancienne activité des ports de Paris.

Nous poursuivons notre chemin en direction du pont de la Concorde, dont la construction sous la Révolution fut en partie réalisée avec des pierres de la Bastille.  

Du quai d’Orsay, nous voyons sur notre droite l’hôtel des Invalides au dôme doré, sous lequel repose Napoléon. Plus loin, sur notre gauche, se profile la place de la Concorde.

  • Grue flottante
    Port des Invalides, vers le pont de la Concorde
    Atget - 1913
    (Musée Carnavalet)

Nous poursuivons notre chemin en direction du pont de la Concorde, dont la construction sous la Révolution fut en partie réalisée avec des pierres de la Bastille.  

Du quai d’Orsay, nous voyons sur notre droite l’hôtel des Invalides au dôme doré, sous lequel repose Napoléon. Plus loin, sur notre gauche, se profile la place de la Concorde.

Port de Solférino - Piscine Deligny

Si au début du siècle dernier, les ports étaient actifs, on y voyait aussi des bateaux-lavoirs et des établissements de bains publics. Les bassins de la fameuse piscine Deligny se trouvaient quai Anatole France jusqu’à sa brutale disparition en 1993.
Ils avaient été construits à l’emplacement d’un établissement de bains ouvert en 1785 et d’une école de natation créée en 1801 par Deligny, un maître nageur.
Le corps de Napoléon rapatrié de Sainte-Hélène en 1840 fut transporté  jusqu’au port de Rouen sur le navire La Belle Poule puis acheminé sur des barges fluviales jusqu’à Paris. Ce sont sur ces douze barges que le nouvel établissement de bains Deligny fut construit au 19ème siècle.
Au 20ème siècle, la piscine flottante équipée d’un solarium et d’un bar-restaurant connut une grande vogue, tout Paris s’y montrait. Elle connut aussi son heure de scandale dans les années 70 quand les premiers seins nus s’exposèrent sous le soleil parisien à quelques encablures de l’Assemblée Nationale. En 1993, heurtée par une péniche, la piscine sombra en moins d’une heure.  

  • Bains du Pont de la Concorde
    Port de Solférino
    Atget
    (Musée Carnavalet)

Nous sommes maintenant en contrebas du musée d’Orsay, ancienne gare de la ligne Paris-Orléans qui a bien failli disparaître lorsqu’elle fut désaffectée en 1960. Saluons l’initiative d’avoir su garder cette belle architecture 1900, savant mélange de pierre de taille et de structure métallique. A l’emplacement des voies ferrées, la grande nef centrale éclairée par la haute verrière nous emmène dorénavant dans un autre voyage, celui d’un parcours de l’art européen qui a marqué la seconde moitié du 19ème et le début du 20ème.  

Quai Voltaire - Bouquinistes

Nous arrivons quai Voltaire, le quai de la littérature s’il en est. Les souvenirs littéraires y sont légion par la qualité des écrivains qui y résidèrent, à commencer par Voltaire dont le quai conserve le nom. Et c’est ici, que nous commençons à voir les boîtes vertes des bouquinistes. Installés sur cette rive jusqu’au quai de la Tournelle et sur la rive droite entre le Pont-Neuf et le pont Marie, ils maintiennent une ligne de résistance rebelle et pittoresque pour la défense du livre d’occasion. Ici, sur ce quai, on trouvera des livres d’histoire, des textes classiques et de belles collections comme celles de la Pléiade. Du côté de la Mégisserie, on trouvera les albums de bandes dessinées, plus loin quai de Gesvre, des bouquins sur le cinéma et vers l’Hôtel de Villes, des polars.  

  • Bouquinistes – Quai Voltaire
    Atget - 1898
    (BnF)

Quai de Conti - L'Institut de France

Nous nous approchons du pont des Arts reliant le Louvre à l’Institut de France.

Ancien collège des Quatre-Nations fondé par Mazarin, le palais de l’Institut bâti par Le Vau abrite dans l’aile gauche la bibliothèque Mazarine, ouverte au public depuis 1643 par la volonté du cardinal. Par testament, Mazarin avait légué une partie de son immense fortune à Louis XIV pour faire édifier un collège voué à l’éducation de soixante jeunes nobles issues des quatre provinces nouvellement réunies à la France : l’Artois, l’Alsace, la ville de Pignerol dans le Piémont et la Catalogne.
Au centre de l’hémicycle fermé par deux pavillons latéraux, se dresse la célèbre coupole de l’ancienne chapelle où est enterré Mazarin. La chapelle fut transformée en salle de séances à la création en 1795 de l’Institut de France, constitué de cinq académies dont la plus connue et la plus ancienne est l’Académie française fondée par Richelieu. Ces académies siégeaient au Louvre et lorsque Napoléon décida d’en faire  un musée, les académies furent alors transférées dans l’ancien collège des Quatre Nations. Depuis cette époque, les académiciens revêtent leur célèbre habit brodé de rameaux d’olivier qui lui valent le nom d’habit vert.

Depuis la photo prise par Atget en 1907, très peu de changement ; seules les statues ont déménagé: la statue de la République devant le pavillon à droite est désormais quai Malaquais au débouché de la rue de Seine et les lions disposés sur les marches sont désormais installés dans un square à Boulogne Billancourt.

  • Institut
    Atget - 1907

Quai de Conti - Pont des Arts

Me viennent en tête les paroles de la chanson de Matthieu Chedid :

Sur le Pont des Arts
Mon cœur vacille
Entre deux eaux
L'air est si bon

Cet air si pur
Je le respire
Nos reflets perchés
Sur ce pont

On s'aime comme ça la seine et moi

Je ne crois pas que l’air y soit vraiment pur et bon, mais oui c’est sûr j’adore l’endroit. Il y a effectivement de quoi vaciller devant la beauté de la vue qui s’offre à nos regards de tous les côtés. Pour moi, la plus belle est celle du Pont-Neuf qui enlace l’Ile de la Cité.

La passerelle métallique du Pont des Arts photographiée par Atget fut totalement rebâtie en 1984, quasiment à l’identique, suite à son effondrement en 1979. Après que les amoureux en aient fait des tonnes – estimées à plus de quarante – avec leurs cadenas, la solution fut trouvée en 2015 avec la mise en place de panneaux vitrés.

La dernière fois que je m’y suis promenée, j’y ai bien vu un pêcheur, réminiscence de ceux photographiés par Atget, mais le personnage était un acteur, l’endroit est apprécié par les cinéastes. D’ailleurs, le quai était fermé au public pour cause de tournage.     

  • Quai de Conti
    Berges de la Seine
    Atget – 1899/1900
    (BnF)

Pont-Neuf - Port de Conti

J’aime détailler chacune des têtes qui soulignent le parapet du plus vieux pont de Paris: têtes de satyres, de faunes, de rois … Surgissant à travers la muraille tels des visiteurs du passé, ces têtes grimaçantes et narquoises semblent s’étonner et s’esclaffer devant notre nouveau monde qui s’agite.

Quatre ponts reliaient déjà l’île de la Cité aux deux rives lorsque vers 1550 il fut envisagé de rattacher le quartier du Louvre au faubourg Saint-Germain. Henri III en posa la première pierre en 1578 mais la construction du pont ne fut achevée qu’en 1606, après de multiples interruptions dues à la guerre de religion et au manque de trésorerie. Alors le plus long et le plus large, ce nouveau pont présentait aussi la particularité  pour son époque de ne porter aucune maison et d’avoir des trottoirs. Il attira rapidement bateleurs et charlatans, vendeurs d’onguents et d’emplâtres et autres arracheurs de dents. Il attira aussi les colporteurs vendeurs de livres, le plus souvent des pamphlets, ancêtres de nos bouquinistes.  

En contrepoint de la photo prise par Atget, l’artiste semble immuable au pied de l’arche, croquant toujours in situ la magnifique vue que l’on a de cet endroit.  

  • Le Pont-Neuf,
    près de l’écluse de la Monnaie – Port de Conti
    Atget – 1911
    (Musée Carnavalet)

Pont-Neuf - Quai des Grands Augustins

Au 51, quai des Grand-Augustins, dans un bel hôtel particulier, le fameux restaurant Lapérouse fut longtemps un mythe gastronomique. Il possède outre des notes salées et des clients célèbres, quelques légendes.  A commencer par l’expression se taper la cloche. Les hommes en haut de forme se tapaient la tête en passant sous les plafonds assez bas de cette vieille institution ouverte en 1766. Galanterie française oblige, les petits salons privés ont gardé la tradition de la discrétion, le serveur annonce ainsi son entrée en frappant à la porte. Les miroirs éraflés de ce haut lieu des rencontres illégétimes gardent aussi le souvenir des femmes qui voulaient s’assurer de la qualité des diamants reçus …

  • Pont-Neuf
    Quai des Grands Augustins
    Atget
    (Musée Carnavalet)

Pont-Neuf - Vert Galant

Enjambée par le Pont-Neuf, l’île de la Cité se termine au square du Vert-Galant, surnom donné au roi Henri IV, dont la statue se dresse en face de la place Dauphine.

Dans les années 70, l’endroit était très fréquenté par les hippies qui s’y retrouvaient pour partager sur fond de musique une mystique éprise de liberté accompagnée de rêves souvent artificiels.

L’endroit un peu retiré a retrouvé  de nos jours un calme non dénué de romantisme. Lors de ma dernière promenade, j’y ai rencontré un jeune poète assis sur une branche du saule faisant face à la pointe de l’île, cherchant l’inspiration du haut de son vert refuge.

  • Berges du Vert-Galant
    Côté Sud vers le pont des Arts
    Atget - 1910
    (Musée Carnavalet)

  • Berges du Vert Galant
    Côté sud vers le Pont-Neuf
    Atget – 1910
    (Musée Carnavalet)

Pont-Neuf - Place Dauphine

Remontons sur le pont. Devant nous la place Dauphine s’avance en triangle entre les quais de l’Horloge et des Orfèvres. 

La place voulue par Henri IV formait initialement un parfait triangle entouré de trente-deux bâtiments identiques. L’harmonie architecturale des bâtiments de pierre et de brique fut ensuite altérée notamment par l’ajout anarchique d’étages et de faîtes. Les deux pavillons que l’on peut voir du côté du Pont-Neuf permettent de se faire une idée de l’unité qui s’offrait au regard, rappelant celle de la place des Vosges, voulue également par Henri IV. La place faillit disparaître sous Haussmann, parachevant ainsi la première destruction effectuée le long de la rue de Harlay. A cet endroit, planté aujourd’hui d’arbres, les maisons formant alors la base du triangle furent abattues par l’architecte du Tribunal qui voulait ainsi dégager la vue sur la façade arrière du nouveau Palais de Justice construit en 1854.

C'est à peu près au niveau du pavillon de droite que Jacques de Molay, grand maître de l’ordre des Templiers fut livré au feu. Au moment de mourir, il jeta sa malédiction sur le pape et plusieurs générations de rois ...

« De ce visage en feu, la voix effrayante proféra: Pape Clément!... Chevalier Guillaume!... Roi Philippe!... Avant un an, je vous cite à paraître au tribunal de Dieu pour y recevoir votre juste châtiment ! Maudits ! Maudits ! Tous maudits jusqu'à la treizième génération de vos races!... ». Maurice Druon – Les Rois Maudits.

Laissons ce funeste épisode de l’histoire et approchons nous au coin du pavillon de droite pour aller voir une jolie boutique que m’a fait découvrir mon amie Kim. Toujours tenu par la famille Jeanne Danjou Rousselet, créateur de bijoux fantaisie depuis 1920, ce magasin offre pour des prix très raisonnables une élégante sélection de bijoux composés dans la boutique à partir de perles et d’éléments anciens. Une très bonne adresse à connaître!

Prenons à droite le quai de l’Horloge qui longe le palais.

  • Terre-plein du Pont Neuf
    Atget – 1925
    (Wikimedia Commons – Metropolitan Museum of Art)

Quai de la Corse - Marché aux fleurs

Nous longeons la Cour de Cassation qui n’a pas fait partie du déménagement du palais de justice dans les nouveaux locaux modernes des Batignolles conçus par l’architecte Renzo Piano.
Puis nous arrivons au niveau de la Conciergerie reconnaissable à ses trois tours en poivrière. La première tour crénelée, la plus ancienne, est la tour Bonbec dont le nom, loin d'évoquer une douceur, rappelle que l'on y torturait les prisonniers. Au milieu du bâtiment s'élèvent les deux tours jumelles construites sous Philippe le Bel: la tour d’Argent qui abritait l’or du roi et la tour César construite sur des fondations romaines. De ce palais où vécurent les rois Capétiens, il subsiste trois belles salles gothiques du XIVème siècle. Le palais devint prison sous Charles V préférant demeurer à l’Hôtel Saint-Pol et resta un lieu de détention jusqu’en 1914. La Conciergerie devenue musée garde le souvenir des prisonniers sous la Révolution, notamment Marie-Antoinette et Robespierre qui y furent enfermés avant leur exécution sur  l’échafaud.

Installée en 1371 dans la tour carrée du Palais de Justice à qui elle donne son nom, l’horloge, la plus ancienne de Paris, a été complètement restaurée en 2011.  Au sommet de la tour, l’ancienne cloche fondue à la Révolution annonça avec celles de Saint-Germain l’Auxerrois le début de la Saint-Barthélemy dans la nuit du 23 au 24 août.   

Le marché aux Fleurs s’étend le long du quai de la Corse et place Louis Lépine. Je suis un peu plus attristée à chacune de mes visites devant le délabrement des petites halles dessinées par Eiffel et le nombre en diminution des marchands. Quel est l’avenir du délicieux marché aux fleurs ? Cette question toute empreinte d'un vague sentiment de nostalgie qui me ramène à mon enfance trouve une curieuse résonance alors que nous approchons du 1, quai des Fleurs où  vécut Vladimir Jankélévitch. Toute son oeuvre est marquée par le questionnement sur la fugacité du temps, son irréversibilité, le rapport au passé et la nécessité d’habiter pleinement l’instant. Cette oscillation du temps prend toute sa mesure alors que nous nous approchons de la cathédrale.

  • Marché aux fleurs
    Atget – 1898/1900
    (BnF)

Quai de la Tournelle

Redoutant d’affronter la vue  de la cathédrale dévastée, j'ai beaucoup hésité à passer par ce quai pour cette promenade. Néanmoins, ma démarche est très en rapport au temps qui passe, comme le rappelle le nom donné à mon site hora fugit. Une démarche qui me conduit à retrouver les lieux photographiés il y a plus de cent ans par Atget. Ce photographe qui cherchait à pérenniser le Vieux Paris sur ses plaques de verre, ce Paris ancien qu’il aimait tant et dont il craignait la disparition. Je me suis finalement résolue à passer par le quai de la Tournelle.
A voir tant de fois Notre-Dame de Paris rehaussée de sa flèche tendue vers le ciel, je la croyais éternelle, capable de résister à tous les maux naturels ou liés à la bêtise humaine. Vue tellement rassurante. Et puis, le 15 avril 2019, il y eut l’effondrement de la forêt, cet enchevêtrement de poutres ajustées les unes aux autres sans rivet et sans cheville formant la charpente. Un prodige d’équilibre réalisé grâce au savoir-faire des compagnons charpentiers du moyen-âge et permettant de soutenir les deux cent dix tonnes de la couverture de plomb. La toiture s’est effondrée sous l’action du brasier, entraînant la chute de la flèche.
Que nous aurait dit Vladimir Jankélévitch devant cet évènement impensable vécu comme une sorte de  scandale ? Aurait-il redit ce qu’il avait écrit de façon si prémonitoire ?
La cathédrale de gloire domine toute la ville, et sa  flèche s'élance vers le ciel. Mais dans le for intime du sanctuaire se cache la présence divine. Les mille flammes des cierges se sont éteintes, les mille voix des chœurs se sont tues. Les splendeurs qui tout à l'heure illuminaient le sanctuaire laissent dans l'ombre le sanctuaire de ce sanctuaire. Ici l'ascèse du silence chrétien prend tout son sens mystique. Quand il pénètre dans ce mystère, dans cette pénombre, l'homme baisse la voix, comme il baisse la voix quand il entre dans la chambre du mort.

  • Notre-Dame depuis le quai de la Tournelle
    Atget – 1923
    (Wikimedia Commons – Met Museum)

Pont Marie

Nous rejoignons maintenant l’Ile Saint-Louis par le pont de la Tournelle. Nous avons déjà parcourue cette île si élégante. Puis nous prenons la rue des Deux-Ponts, la bien nommée puisqu’elle nous conduit au Pont-Marie. Ici, il y fait toujours un peu froid, à cette démarcation entre les quais d’Anjou et de Bourbon.

Nous terminons notre promenade par le quai de l’Hôtel de Ville qui prend un air de vacances pendant les deux mois de l’été avec les palmiers et les transats de Paris Plage.

  • Pont Marie
    Vue du quai de Bourbon
    Atget
    (Musée Carnavalet)

Quai de l'Hôtel de Ville

Si l’on ne se baigne pas encore dans la Seine, on peut toutefois profiter des aménagements l’été dans le bassin de la Villette qui est le plus vaste plan d’eau de la capitale. Depuis 2002, les abords du fleuve sont transformés en lieux de détente pendant juillet et août. C’est ici que la première plage a été installée sur la rive droite de la Seine, puis progressivement sur toute la rive gauche.  Le Parc Rives de Seine est ainsi un long parcours de 2,3 kilomètres sur les deux rives entre la Bastille et la Tour Eiffel.

Mais cette idée de bains sur la Seine n’est pas si nouvelle que cela. Déjà en 1761, un barbier, le sieur Poitevin, avait obtenu l’autorisation d’installer un bateau à bains chauds en amont du Pont Royal en face des Tuileries. De deux étages, le bateau était équipé de chambres de bains avec une fenêtre donnant sur la Seine. D’autres bateaux furent construits par la suite. En 1800, ils sont remplacés par les bains Vigier qu’Atget a photographié près du Pont-Marie. Zola en parle dans son roman L’Oeuvre et dans cet extrait il fait une jolie description des belles fins de journée sur la Seine, moment que je préfère.

« Jamais Claude n’allait plus loin, Christine toujours l’arrêtait avant le Pont-Royal, près des grands arbres des bains Vigier ; et, quand ils se retournaient pour échanger encore une poignée de main, dans l’or du soleil devenu rouge, ils regardaient en arrière, ils retrouvaient à l’autre horizon l’île Saint-Louis, d’où ils venaient, une fin confuse de capitale, que la nuit gagnait déjà, sous le ciel ardoisé de l’orient. Ah ! que de beaux couchers de soleil ils eurent, pendant ces flâneries de chaque semaine ! … Tandis qu’ils avançaient, la braise ardente du couchant s’empourprait à leur gauche, au dessus de la ligne sombre des maisons ; et l’astre semblait les attendre, s’inclinait à mesure, roulait lentement vers les toits lointains, dès qu’ils avaient dépassé le pont Notre-Dame, en face du fleuve élargi. »  

  • Les Bains Vigier
    Atget
    (Musée Carnavalet)

Tous droits réservés - Année 2019 - Auteur texte et photos Paris d'aujourd'hui : Martine Combes