ENTRE LA MOUFFE ET LE JARDIN DES PLANTES

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Arènes de Lutèce

Ce demi-amphithéâtre surgit d’un Paris qui s’appelait alors Lutèce, du temps où la ville était gallo-romaine. Enterré sous les sédiments du temps et de l’oubli, il ne fut exhumé qu’en 1869 lors des grands travaux d’Haussmann et de l’ouverture de la rue Monge quand on dut creuser le sol jusqu’à douze mètres de profondeur. Avec ses trente-cinq niveaux de gradins faits de larges blocs de pierre polie, il pouvait accueillir quinze mille spectateurs, ce qui en faisait un important lieu de rassemblement pour les vingt-mille habitants de Lutèce ! 

L’été, les arènes reçoivent régulièrement des compagnies théâtrales et des concerts, et le reste du temps les joueurs de pétanque.

Sortons par la rue Monge. Prenons sur notre gauche la rue Lacépède,  puis la rue de la Clef à droite que nous descendons jusqu’à la rue du Puits de l’Ermite. 

 

Rues Lacépède et de la Clef

Au bout de la rue Lacépède, vers le Jardin des Plantes se trouvait autrefois l’ex-hôpital de la Pitié, établi en 1612 et destiné à l’enfermement des mendiants, des pauvres et des orphelins.
Puis, un des bâtiments appartenant à l’hôpital fut aménagé en 1660 en un couvent destiné aux « filles repenties ». Il faut croire que peu de filles suivirent volontairement l’exemple de Sainte Pélagie d’Antioche car la maison de bienfaisance devint vite prison. Sous la révolution, la prison vit passer des prisonniers, les plus célèbres étant Madame Roland, l’égérie des Girondins, le Marquis de Sade et le peintre Hubert Robert. Plus tard, après la tentative d’insurrection du 15 avril 1834 qui se termina par le massacre de la rue Transnonain (cf rue Beaubourg - Arts et Métiers) plus d’une centaine de conjurés y furent écroués dont Auguste Blanqui, François Arago, Victor Schœlcher, Alexandre Ledru-Rollin.
En 1898, la prison désaffectée est photographiée par Eugène Atget  juste avant sa destruction.  En 1911, l’hôpital de la Pitié est reconstruit près de celui de la Salpêtrière et les bâtiments photographiés par Atget sont démolis et remplacés en grande partie par la Grande Mosquée de Paris dont on voit  le minaret se détacher au bout de la rue de la Clef. Inaugurée en 1926, elle fut construite en hommage aux soldats de confession musulmane morts au front de la première guerre mondiale.

Notre promenade débute non seulement dans un quartier très ancien puisque occupé dès le 1er siècle par les Romains mais aussi par le monument parisien le plus ancien qui ait été construit à Paris, les Arènes de Lutèce, probablement construites au 2ème siècle.  Elles furent en partie détruites par les invasions barbares, oubliées, ensevelies   puis redécouvertes en 1869 à l’occasion du percement de la rue Monge. Bien qu’elles n’aient rien de comparable avec les arènes d’Arles ou de Nîmes bien mieux conservées et de plus grande dimension, elles représentent néanmoins une curiosité ; elles sont régulièrement fréquentées par les enfants du quartier qui peuvent s’imaginer gladiateurs et par les plus âgés qui apprécient la qualité de la piste pour jouer à la pétanque.
Avant de rejoindre la rue Mouffetard, une des rues les plus anciennes  et vestige d’une voie romaine, nous passerons à proximité de l’ancien emplacement de l’hôpital général de la Pitié remplacé au début du vingtième siècle par la Grande Mosquée de Paris ainsi que celui de la prison Sainte-Pélagie démolie en 1899 et qui vit passer d’illustres prisonniers.
Nous rejoindrons ensuite la rue Mouffetard par la place de la Contrescarpe et nous descendrons la rue jusqu’à l’église Saint-Médard. Si les nombreux restaurants ont remplacé les nombreux magasins d’alimentation, la rue à l’étroitesse Moyenâgeuse a un peu gardé de son pittoresque. De là nous rejoindrons le Jardin des Plantes créé en 1635 qui mérite plusieurs promenades pour découvrir ses jardins, ses serres tropicales et ses galeries de minéralogie, zoologie et paléontologie.
A la sortie de métro Jussieu ou de l’arrêt de bus 47 ou 89, descendons la rue Linné, prenons à droite la rue des Arènes et au n°4, entrons dans le square des Arènes de Lutèce.

Rue Gracieuse et rue Lacépède

Rue Gracieuse
Atget
(Musée Carnavalet)

Prenons à droite la rue du Puits de l’Ermite puis la rue Pestalozzi où nous tournons à droite dans la rue Gracieuse. Nous longeons à droite le sympathique petit marché Monge qui se tient le dimanche et plusieurs jours par semaine autour de la fontaine ; en face du marché,  l’imposante caserne de la Garde Républicaine.   

Tournons à gauche dans la rue Lacépède où Atget a photographié de vieilles cours de fermes ! Adieu, veaux, vaches, cochons, couvée … d’autres petits poussins fréquentent aujourd’hui la crèche qui a fait place à la vieille ferme.

  • Ferme – 46, rue Lacépède
    Atget – 1905/1906
    (BnF)

  • Hôpital de la Pitié
    1, rue Lacépède
    Atget
    (Musée Carnavalet)

  • Prison Sainte-Pélagie
    Atget – 1898
    (BnF)

Place de la Contrescarpe

Le charme d’antan et provincial de la place incite à la pause que ce soit sur la place réaménagée autour de la fontaine ou à une terrasse des nombreux cafés.
Son animation, notamment célèbre depuis un certain 1er mai 2018, a toujours été une caractéristique de cette place, connue pour ses fréquents désordres depuis toujours. Jacques Hillairet dans sa Connaissance du Vieux Paris nous signale même qu’au 18ème siècle, un poste de gardes françaises dût être installé à proximité pour temporiser les désordres fréquents  qui avaient lieu sur cette place.
De tous les cabarets de cet endroit, le plus célèbre était celui à l’enseigne de la Pomme de Pin, mais curieusement Atget a préféré photographié un autre établissement.  Il y a encore peu, de la terrasse du café La Contrescarpe à l’emplacement de l’hôtel photographié par Atget, on avait une vue directe sur l’enseigne du « Nègre Joyeux » retiré de l’espace public pour respect du sacro saint politiquement correct. Pour voir cette enseigne rappelant indéniablement l’époque coloniale et l’esclavagisme, il faudra désormais aller au Musée Carnavalet.

Tournons à gauche dans la rue Mouffetard.

  • Grand Hôtel des Sports
    Place de la Contrescarpe
    Atget
    (Musée Carnavalet)

  • Café « Au Nègre Joyeux »
    Angle des rues Blainville et Mouffetard
    Atget
    (Musée Carnavalet)

  • Enseigne avant son retrait

Rue Mouffetard

Marchand de parapluies - Place Saint-Médard
Atget - 1901
(Musée Carnavalet)

La vieille rue étroite et quasi piétonne qui a gardé un peu de son pittoresque est aujourd’hui une attraction touristique. Bien que les commerces d’alimentation aient disparu, sauf dans le bas de la rue, elle est resté une artère de nourriture avec sa succession ininterrompue de restaurants de toutes nationalités aux qualités variées. Du temps d’Atget , comme en témoigne ses photos, c’était une succession de  marchands établis entre le marché au sud à proximité de l’église Saint-Médard et la place de la Contrescarpe. Non seulement des commerçants mais aussi des marchands ambulants, comme les marchandes des quatre-saisons ou ce marchand de parapluies immortalisé par Atget. Le marché Mouffetard établi au sud de la rue, tout près de l’église Saint-Médard est ouvert tous les jours sauf le lundi et est resté très vivant surtout le week-end. Je me souviens encore du ravissement quasi extatique quand jeune habitante du treizième j’ai découvert la Mouffe et son marché. Et pourtant je connaissais d’autres marchés et   j’avais passé toute ma jeunesse à proximité de la commerçante rue des Martyrs.  Mais là, il y avait un je ne sais quoi qui me ravissait, qui m’était jusqu’alors inconnu. Une zone tumultueuse remplie de victuailles, un air saturé d’odeurs et de cris des  marchands, la proximité de l’église qui lui donnait une allure de marché de gros bourg, ces étroites maisons un peu bancales et déjà pas mal de restaurants et de bistrots. C’était à la fin des années soixante dix, début quatre-vingt. Le charme est encore un peu là malgré la disparition des commerces de bouche et la masse de boutiques et restaus destinées aux touristes. 

  • Marchande de poissons
    Rue Mouffetard
    Atget – 1898
    (Musée Carnavalet)

    Marchande de lacets devant l’église Saint-Médard - Atget – 1899/1900
    (Bibliothèque Ville de Paris)

  • Rue Mouffetard
    Marchand de paniers
    Atget – 1898/1900
    (BnF)

    Marchande de café au lait
    Atget – 1898
    (Musée Carnavalet)

  • Porte – 81, rue Mouffetard
    Atget
    (Musée Carnavalet)

  • Rue Mouffetard
    Atget – 1925
    (Metropolitan Museum of Art)

Fontaine du Pot de Fer Saint-Marcel
Rue Mouffetard
Atget
(INHA)

Nous arrivons au niveau de la rue du Pot-de-Fer où Georges Orwell passa une année de dèche en 1928 dans un hôtel meublé : «Les cloisons avaient l’épaisseur du bois d’ allumette et, pour masquer les fissures, on avait plaqué des épaisseurs successives d’ un papier peint rose qui se décollait par pans entiers et servait de refuge à une quantité fabuleuse de punaises ».  En ce temps,  le quartier qui était habité par une population pauvre dans un habitat très vétuste avait aussi très mauvaise réputation : « La nuit, les agents de police ne s’ aventuraient jamais qu’ à deux dans cette rue. »

Au coin de la rue, la fontaine fut mise en place en 1624 lors de la construction de l’aqueduc Médicis (cf : Regard et maison du Fontainier promenade Montparnasse). De même que pour la rue Mouffetard, les restaurants et leurs terrasses longent toute la rue du Pot-de-Fer, aujourd’hui moins lugubre qu’à l’époque d’Orwell …

 

Nous arrivons au niveau du nr 69, rue Mouffetard, où une horrible enseigne très grossière a remplacé l’originale, bien plus finement et joliment sculptée. Il est dit qu’elle avait été réalisée en 1592 à partir du bois d’épave d’un bateau retrouvé dans la Seine. Où est-elle maintenant ?

Finalement des trois anciennes enseignes célèbres de la rue, ne subsiste plus aujourd’hui que la gracieuse enseigne A la Bonne Source qui représente deux porteurs d’eau autour d’un puits …

  • Au Vieux Chêne
    69, rue Mouffetard
    Atget
    (BnF)

Nous atteignons le bas de la rue où se trouve la façade classée d’une ancienne charcuterie réalisée selon la technique dite du sgraffite représentant une scène champêtre où le gibier vit encore de doux moments de liberté. Ici, devant l’église Saint-Médard entourée d’un square, quelques commerces d’alimentation ont subsisté. 

Dans le jardin public, tout est quiétude : des enfants jouent, de jeunes étudiants se reposent sur les pelouses, des congrégations religieuses discutent tranquillement. Il est très difficile d’imaginer les scènes de folie qui ont eu lieu au même endroit au milieu du XVIIIème siècle. Il est raconté que des foules de fidèles de Saint-Médard venaient se rouler sur la tombe du diacre Pâris, lieu mythique de guérisons miraculeuses. Les scènes de délire et de convulsions étaient telles, les déchainements hystériques de femmes en transes se multipliant, il fut décidé d’interdire l’entrée du cimetière, dont il reste la trace d’une porte murée par la police en 1733, au 39, rue Daubenton. La fermeture du cimetière n’empêcha pas cependant les scènes d’hystérie collective qui se déplacèrent ailleurs pendant plus de trente ans.

Traversons la place Georges Moustaki et rejoignons la rue du Fer à Moulin par la rue Pascal, puis à gauche par la rue Claude Bernard. 
Tournons à droite dans la rue Scipion.

  • Entrée de l’église et du cimetière Saint-Médard
    41, rue Daubenton
    Atget
    (Musée Carnavalet)

  • Rue Mouffetard - Atget - 1898
    (BnF)

Rue Scipion

Au nr 13, rue Scipion, se dresse l’hôtel Scipion-Sardini – du nom de son propriétaire, un financier italien, proche de la reine Catherine de Médicis ; sa fortune s’étant considérablement développée, de mauvaises langues se moquaient de lui: « Naguère sardine, aujourd’hui grosse baleine ».
De la rue, devant un petit square, l’immeuble du XVIIème siècle offre au regard une façade solide et un peu sévère. En semaine, le portail est généralement ouvert et permet de découvrir la cour qui a gardé une aile Renaissance de l’ancien hôtel de pierres et de briques construit en 1565. Les arcades de cette aile ancienne sont surmontées de médaillons en terre cuite.
L’hôtel devint vers 1614 un hôpital pour les pauvres, puis assura pendant une très longue période, de 1676 à 1974, la fourniture en boulangerie des hôpitaux parisiens.

Tournons à gauche dans le boulevard Saint-Marcel puis à gauche rue Geoffroy Saint-Hilaire.

  • Hôtel Scipion Sardini
    Rue Scipion
    Atget – March 1925
    (Getty Museum)

  • Hôtel Scipion
    Atget – juillet 1899
    (BnF)

  • Devant nous s’élève la Grande Mosquée de Paris où il est agréable d’y faire une pause et prendre un thé à la menthe avant la visite au Jardin des Plantes.

Rue Geoffroy Saint Hilaire

Du grand marché aux chevaux, établi ici de 1642 à 1907, subsiste le pavillon de surveillance.

Plus loin dans la rue, l’inscription sur la façade, « Marchands de chevaux, poneys, double poneys de toutes provenances et chevaux de trait » et la tête de cheval rappelle aussi l’ancienne activité du quartier.  

Nous passons maintenant devant le 45, rue Poliveau qui éveille en nous les souvenirs de la scène du film Traversée de Paris. Cette scène cynique et  et truculente,  où  Jean Gabin hurle avec sa gouaille de Titi parisien dans le sous-sol de l’épicerie de Jambier.  

Plus loin sur le sol, une plaque nous rappelle l’emplacement du moulin Coupeau sur la Bièvre, rue Geoffroy Saint-Hilaire, où nous étions arrivés lors de notre promenade sur les traces de la rivière disparue. 

  • Commissariat du marché aux
    chevaux construit sous Louis XV
    5, rue Geoffroy Saint-Hilaire
    (INHA)

Jardin des Plantes

Le Jardin vaut  à lui seul plusieurs visites pour les vastes salles où des espèces animales de toutes sortes, déjà disparues ou sur le point de l’être sont alignées sous les hautes verrières de son Muséum, ses fabuleux cabinets de minéralogie, ses serres tropicales  où enfant j’y découvrais avec fascination les plantes carnivores ou le mimosa pudica.
Lycéenne, je complétais avec mon amie Christine mes cours de botanique par des visites au Jardin Alpin où des milliers de plantes de montagne sont soigneusement entretenues sur des terrains à l’exposition très étudiée en fonction de leurs origines : Alpes,  rochers méditerranéens, massifs du Caucase et d’Amérique du Nord.
Je n’ai jamais aimé mes rares visites à la ménagerie qui heureusement est en cours de rénovation. La dernière fois il y a longtemps, dans les année quatre-vingt, mon regard  a croisé celui d’une infinie tristesse d’un grand singe vautré dans la poussière d’une étroite prison aux barreaux recouverts de suie.
Je préfère déambuler dans les allées derrière les grandes serres à la recherche de vénérables arbres comme le cèdre du Liban planté par Jussieu en 1734.

Au détour d’un sentier qui monte dans les méandres du labyrinthe, on peut apercevoir la délicate Gloriette de Buffon. En haut du kiosque, un mécanisme, aujourd’hui disparu, n’était pas moins délicat. Lorsqu’un fil de crin, changé tous les jours, était brûlé par les rayons de soleil concentrés à travers une loupe réglée sur le méridien, il déclenchait tout un mécanisme d’horlogerie qui sonnait douze coups sur un tambourin chinois placé au creux d’un globe terrestre. Vision comblant la petite fille d’horloger que je suis, bien plus poétique que celle du mécanisme plus martial du canon du Palais-Royal.

En longeant la rue Cuvier, on peut voir plusieurs bâtiments anciens.

Nous sortons du Jardin des Plantes pour rejoindre notre point de départ, rue Linné ; nous passons devant la fontaine Cuvier de 1840, dédiée à l’initiateur de la paléontologie.

  • Maison du Vétérinaire - Jardin des Plantes
    Atget
    (Musée Carnavalet)

  • Fontaine Cuvier
    Atget -1905/1906
    (BnF)

Tous droits réservés - Année 2019 - Auteur texte et photos Paris d'aujourd'hui : Martine Combes